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septembre 2021

[La Revue des Mines #513] VALORISER : LE NERF DE LA GUERRE AUX MULTIPLES FACETTES

Publié par Véronique CHAPUIS | N° 513 - LE LUXE MIEUX QUE LES GAFA ?

Cette nouvelle rubrique nous donne des nouvelles des activités de recherche de nos écoles. Dans chaque numéro, vous ferez connaissance avec un centre de recherche et un travail de thèse récent ou en cours. Après l'introduction sur la valorisation, c'est le centre Observation, Impact, Energie de Sophia Antipolis qui inaugure la rubrique. Pour les numéros suivants, nous serons ravis de recueillir les témoignages des doctorants, jeunes docteurs et responsables de centre qui souhaite figurer dans cette rubrique, contactez-nous! sylvain.cros@mines-paris.org 


VALORISER : LE NERF DE LA GUERRE AUX MULTIPLES FACETTES

Par VÉRONIQUE CHAPUIS

Le besoin de la France en innovations est dans tous les discours car il est plus prégnant que jamais pour permettre aux entreprises françaises de conserver ou de conquérir des marchés dans la guerre économique actuelle. Cette conquête prend des formes variées influencées par de nouveaux paradigmes, dont la globalisation et la digitalisation. Dans ce contexte, les termes “valoriser” et “valorisation” sont assez récents, dérivés du mot “valeur” qui signifie “ce que vaut une personne ou une chose”. Mais, dans le domaine de l’innovation, ils désignent plutôt le fait de permettre à une invention de se développer – c’est-à-dire de gravir l’échelle des TRL (Technology Readiness Level ESA) pour être exploitée industriellement ou commercialement – ou le fait de lui attribuer une valeur pour attirer développeurs, financeurs, partenaires, clients ou licenciés. Malheureusement, ce terme désigne encore peu la valorisation des talents réservée à la sphère RH alors que ce sont eux qui produisent des innovations à valoriser. Pourrait-on voyager en avion comme nous le faisons, si Franck Whittle n’avait pas eu le talent et la pugnacité nécessaires pour inventer et développer le moteur à réaction ?

“VALORISER”, UN MOT FOURRE-TOUT

Concrètement, “Valoriser” recouvre plusieurs types d’actions requérant divers métiers pour les exécuter : détecter une invention, décider si elle mérite d’être développée ou non, savoir la mettre en réserve en la conservant confidentielle si elle est en avance sur son temps ou si les hommes, les partenaires et/ou les financements manquent à un instant T, décider de la stratégie de propriété intellectuelle à adopter pour la protéger par brevet (si elle est brevetable) ou par confidentialité (s’il est préférable de la développer d’abord pour distancer d’éventuels concurrents ou si l’inventeur n’a pas les moyens d’étendre les brevets dans les pays nécessaires), répondre à des appels à projets pour obtenir des financements publics afin de franchir les étapes TRL, s’allier à des partenaires pour faire partie de consortia R&D, s’investir dans des plateformes collaboratives de développement car c’est la tendance aujourd’hui, négocier les droits de propriété intellectuelle et d’exploitation dans les accords pour collaborer tout en veillant à ce que ces droits, passés et futurs, restent cohérents avec la stratégie, déterminer la valeur de l’invention au gré de sa progression sur l’échelle TRL pour attirer encore et toujours, concéder des licences à des tiers pour exploiter l’invention, etc. 

UN CHEMIN ARDU

L’enjeu de taille pour l’inventeur est de coordonner les métiers tout en se concentrant sur la science à développer. Pascal Iris (N72), directeur d’Armines disait d’ailleurs que “le succès d’une invention dépend surtout de la fibre entrepreneuriale de l’inventeur ou de son entourage.” Avec Philippe Le Bozec, directeur adjoint, nous avions même imaginé avoir recours à des entrepreneurs retraités pour aider les brillants hommes et femmes inventeurs des centres de recherche des Écoles des Mines car cela peut être une activité à plein temps.
Le chemin de la valorisation est en effet ardu : l’enthousiasme face aux résultats des tests en laboratoire au TRL 3 s’éteint devant les difficultés à trouver des financements et des partenaires pour organiser le test échelle 1 au TRL 5. La prise de risque au niveau des TRL 4 et 5, qu’on a appelé “la vallée de la mort”, incite à délaisser les inventions qui peinent à passer l’obstacle, parfois au profit d’entrepreneurs aux aguets. Enfin, le dynamisme de la valorisation s’étiole au gré des appels à projets car ceux-ci n’offrent pas toujours de suivi pour que l’invention ayant réussi le programme 1 trouve un programme 2 pour continuer son ascension.

GARE AUX TROLLS !

La convoitise exprimée ou cachée de partenaires oblige à une attention permanente pour éviter de se faire piller, ce qui se marie difficilement avec la dynamique affichée de partage des plateformes collaboratives de recherche. Le développement des Technology trolls – sociétés qui rachètent ou financent des entreprises innovantes pour satisfaire un objectif de rentabilité avec le commerce de la science – complexifie la recherche de financeurs fiables, créant ainsi des périodes où l’inventeur se retrouve seul. Le licensing, pour sa part, se heurte à une confusion entre la valeur et le montant des investissements réalisés en homme, matériels et frais de brevets. Enfin, l’inventeur lui-même peut s’essouffler car combiner richesse inventive, fibre entrepreneuriale, talent commercial et coordination des métiers de services à la valorisation relève d’un tour de force.

FÉLICITER ET RECONNAÎTRE

Sur le front de la valorisation des talents, on remarque que la reconnaissance des inventeurs et surtout des doctorants se heurte encore à des obstacles culturels révélés, par exemple, par des interrogations sur le bien-fondé de félicitations, puisque leur mission intrinsèque est de “trouver”, ou sur l’importance de primes d’inventeurs qu’ils pourraient percevoir alors qu’ils ont déjà un salaire. “Féliciter” permet pourtant de reconnaître la rareté du talent nécessaire pour générer une invention. “Gagner de l’argent” car on a inventé quelque chose qui devient un produit ou un service phare, devrait être vu comme une reconnaissance normale du talent, et ce, quels que soient l’expérience et le niveau hiérarchique de l’inventeur, doctorant ou chercheur, en laboratoire public ou en entreprise. Combien de doctorants sont-ils laissés dans l’ignorance du devenir des résultats de leur thèse ? Dire à un doctorant que les résultats de sa thèse ont permis à une entreprise de développer une ligne de produits, plutôt qu’il l’apprenne par hasard 20 ans après en croisant son ancien directeur de thèse, serait intéressant car la valorisation des hommes et des femmes ne peut que produire des fruits dépassant les individus. Ce défaut de reconnaissance peut être un facteur inhibiteur se répercutant par ricochet sur la société. Faut-il craindre qu’ils réclament de l’argent en tant qu’inventeurs ? Cette crainte ne devrait-elle pas se transformer en politique pour devenir un moteur d’innovation ?

La crise sanitaire Covid 19 va, en tous les cas, certainement bouleverser cette matière protéiforme qu’est la “valorisation” pour tenir compte d’évolutions remarquables telles que le développement de la mondialisation, l’enjeu de l’accès des pays les plus pauvres aux innovations notamment médicales et le développement du travail à distance permettant aux chercheurs d’inventer depuis n’importe quel pays ! Des enjeux primordiaux à anticiper pour rester compétitifs dans les Jeux olympiques des Innovations.

 

VÉRONIQUE CHAPUIS
Elle est enseignante, auteure et conférencière. Directrice du Programme d’Intelligence Juridique à l’École de Guerre Économique, elle est fondatrice et CEO de LEX Colibri, spécialiste en Intelligence Juridique. VP Axe Innovation R&D Filière des Services Juridiques et du Droit, elle a été General Counsel d’Armines, de 2008 à 2017.

Auteur

Véronique CHAPUIS

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