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juin 2022

ANNE RIGAIL (P88)
NOUS ACTIVONS TOUS LES LEVIERS DE DECARBONATION

Sa carrière à Air France a été marquée par le goût des opérations et de l’expérience client, que cela soit au sol ou en vol. Rencontre avec Anne Rigail, qui a occupé des postes à dominante opérationnelle ou plus tournés vers l’ingénierie. Elle pilote aujourd’hui en pleines turbulences, la compagnie aérienne nationale française, forte de 38 000 salariés et 248 avions.

PARCOURS

1991 : intègre Air Inter

1996 : Responsable du service client Air France de l’escale de Paris-Orly 1999 : Responsable de la correspondance passagers et bagages du hub de Paris-Charles de Gaulle, puis responsable du produit client et bagage pour l’Exploitation Sol.

2005 : directrice des Opérations du hub de Paris-CDG puis Directrice du Hub de Paris-Charles de Gaulle en 2009.

2013 : entre au comité exécutif en tant que DGA en charge du Service en vol, responsable du Personnel Navigant Commercial.

2017 : DGA, supervise les produits et services au sol et en vol, y compris le design des salons Air France dans les aéroports, la configuration et la modernisation des cabines, ou encore le déploiement de la connectivité dans les avions

12 décembre 2018 : nommée Directrice générale.


Pourquoi avez-vous choisi d’entrer à Air France?

J’ai en fait commencé ma carrière chez Air Inter en 1991, à la sortie des Mines, avant sa fusion avec Air France en 1997. J’étais tout simplement attirée par le monde de l’aérien, par la magie de cette industrie qui relie les femmes, les hommes et les cultures.

J’ai ainsi rejoint la communauté de l’aéronautique, cette communauté de professionnels passionnés, que je n’ai plus quittée depuis. Ces trente premières années de vie professionnelle, émaillées de rencontres, de projets de changement, de défis collectifs, mais aussi de la traversée de nombreuses crises, ont été d’une très grande richesse.

Comment une femme peut-elle se faire accepter à Air France?

Le transport aérien a beau être une industrie très masculine, les femmes y ont toute leur place. Il suffit de regarder les équipes dirigeantes de notre groupe, au sein desquelles on retrouve trois femmes, et bientôt quatre : Anne-Marie Couderc, présidente d’Air France-KLM, Nathalie Stubler, PDG de Transavia France, moi-même, chez Air France et bientôt Marjan Rintel, qui prendra les commandes de KLM à compter du 1er juillet prochain.

Cela fait des années que nous avons engagé à Air France un travail de fond en faveur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, avec d’ailleurs un accord triennal renouvelé pour la sixième fois en 2022. En 2021, les femmes représentaient 45 % des salariés d’Air France et 36,5 % de l’encadrement.

Pour autant, l’égalité femmes-hommes au sein de notre entreprise est loin d’être un combat gagné d’avance. La féminisation de notre industrie, notamment dans nos métiers techniques comme les métiers de pilotes ou de la maintenance avion, est encore un vrai défi et nous devons maintenir tous nos efforts pour, d’une part, susciter des vocations, et d’autre part, continuer à nous battre pour la diversité. Si l’on veut un jour pouvoir arrêter de poser la question de la place d’une femme à un poste de direction dans le transport aérien, il faut prendre des engagements forts pour développer une nouvelle génération de femmes leaders dès aujourd’hui, ce que nous faisons.

Quelles actions avez-vous entreprises pour gérer la crise liée à la pandémie? Quelles conséquences  a-t- elle eu sur votre activité?

Cette crise est la plus grande crise jamais connue dans l’histoire d’Air France. En 2020, nous avons connu une baisse du chiffre d’affaires de l’ordre de 70 % sur l’ensemble de l’année. L’été prochain, nos niveaux d’activité commenceront seulement à approcher ceux de 2019, après un début d’année encore marqué par le Covid-19. Les chocs successifs ont été d’une grande violence. Cela reste une période extrêmement difficile pour le groupe, malgré le difficile pour le groupe, malgré le soutien précieux des États français et néerlandais.

Depuis maintenant plus de 2 ans, nous pilotons notre activité et notre pro- gramme de vols sur une échelle de temps très courte et l’agilité est essentielle dans un contexte d’incertitude encore élevé. L’agilité consiste également à être opportuniste en ouvrant de nouvelles destinations loisirs en phase avec la demande. À l’été, Air France propose près de 200 destinations, dont 3 nouvelles au départ de Paris-Charles de Gaulle : Québec, Tirana et Zakynthos en Grèce.

En parallèle, nous poursuivons le renforcement de notre offre vers les États- Unis, qui restent la première destination long-courrier de la compagnie. 

La responsabilité sociale des entreprises est encore plus importante aujourd’hui qu’hier. Quelles actions avez-vous entreprises dans ce domaine dans votre entreprise?

Concernant le développement durable, Air France a développé une politique environnementale depuis de nom- breuses années — notre premier “Rap- port Environnement” remonte à 1996, bien avant l’intensification de la problématique du réchauffement climatique dans le débat public. Nos plans d’action ont été largement renforcés au fil du temps et nous en avons fait un axe stratégique majeur.

Les enjeux de diversité et d’inclusion sont également pris très au sérieux à Air France. En 2020, par exemple, le Comité Exécutif d’Air France a signé une charte contre les comportements sexistes sur le lieu de travail, et une campagne de sensibilisation extrêmement percutante a été lancée, “Osons le dire”, où les salariés s’exprimaient sur les “petites phrases sexistes” qu’ils avaient pu entendre. En outre, chaque année, nous renouvelons notre engagement à lutter contre toutes les formes de discrimination : début 2021 nous avons signé notre 11e accord triennal pour le main- tien dans l’emploi des personnes en situation de handicap et plus récemment notre 6e accord triennal pour l’égalité professionnelle Femmes Hommes. Enfin, malgré la crise Covid, nous main- tenons notre engagement en faveur de l’enfance et de l’éducation au travers de la Fondation Air France, qui finance actuellement plus de 40 projets caritatifs en France et dans le monde et qui s’est aussi mobilisée dès le début de la guerre en Ukraine afin de recevoir dignement de jeunes enfants et leurs mamans dans un lieu d’accueil au Bourget.

Le secteur aérien est considéré comme un très grand pollueur. Qu’avez- vous entrepris sur ce sujet? Quel avenir pour le transport aérien avec quel avion?

Notre secteur a conscience de sa responsabilité environnementale. Le trans- port aérien génère aujourd’hui 2,6 % des émissions mondiales de CO2, et, en ajoutant l’effet réchauffant des traînées de condensation persistantes, sa contribution au changement climatique est estimée à 4,9 %.

Dès 2005, le secteur aérien a pris l’initiative de se doter de mécanismes réglementaires pour maîtriser collectivement son impact carbone. Mais l’accélération des effets du dérèglement climatique nous impose d’aller beaucoup plus loin et beaucoup plus vite. C’est dans ce cadre volontariste que nous venons de lancer “Air France ACT”, un programme rassemblant nos nou- veaux objectifs de réduction d’émissions de CO2, ainsi que les grandes actions pour les atteindre.

Notre stratégie climat repose sur trois piliers : la réduction de nos émissions directes (générées essentiellement par la consommation de carburant de nos avions) ; la réduction de nos émissions indirectes (en amont et en aval de nos opérations) ; en complément, des actions de stockage et d’absorption des émissions de CO2, qui seront nécessaires à l’atteinte de notre objectif “Net 0” à l’horizon 2050.

La nouvelle trajectoire de décarbonation d’Air France vise une réduction de 30 % des émissions de CO2 par passager-kilomètre d’ici 2030 par rapport à 2019, soit une réduction de -12 % en valeur absolue, selon nos hypothèses actuelles d’activité. Cette trajectoire a été élaborée selon la méthodologie de calcul de l’organisme indépendant SBTi (Science Based Target initiative), à qui elle a été soumise et qui s’assure qu’elle est compatible avec les ambitions de l’Accord de Paris.

Pour atteindre nos objectifs, nous activons tous les leviers de décarbonation à notre disposition. Le renouvelle- ment de la flotte est aujourd’hui le premier de ces leviers, avec des avions de nouvelle génération plus économes en carburant, émettant jusqu’à 25 % de CO2 en moins. D’ici 2030, ces appareils représenteront 70 % de la flotte Air France, contre 7 % aujourd’hui. Cela

représente un investissement d’un mil- liard d’euros par an d’ici à 2025. Le recours étendu aux Carburants d’Avia- tion Durables a vocation à devenir le premier levier de décarbonation de l’aé- rien. En effet, à ce stade de la recherche, les avions électriques ou à hydrogène ne concerneront que des petits modules sur de courtes distances, et non les vols long-courriers — qui représentent 80 % de notre empreinte carbone globale.

À cela il convient d’ajouter la pratique de l’éco-pilotage, la mise en place d’une restauration plus responsable, ainsi que le développement de l’intermodalité avec d’autres modes de transport pour des alternatives à faible empreinte carbone, notamment dans le cadre du partenariat entre Air France et la SNCF.

En quoi la formation à l’École vous a-t-elle été utile?

L’affirmation  de  mon  goût  pour  la rigueur scientifique est la première chose qui me vient à l’esprit. Dans un monde qui est devenu encore plus com- plexe, dans lequel les informations foi- sonnent et peuvent parfois se contredire en apparence, c’est une grande aide au quotidien.

Je retiens également la grande qualité de l’équipe d’enseignement de l’École des Mines. J’y ai rencontré des professeurs passionnés et passionnants, grâce à qui j’ai pu élargir et approfondir mon champ de connaissances. Je leur dois sans doute mon goût pour le débat scientifique.

Qu’avez-vous retenu, Quelles sont les améliorations que vous pourrez suggérer?

La filière française forme des ingénieurs de grande qualité, et nous pouvons nous en réjouir. Depuis que j’ai quitté les bancs de ce qui s’appelait alors l’École des Mines de Paris, je pense qu’une des grandes réussites de nos écoles d’ingénieurs a été celle de l’ouverture à l’international et de leur intégration dans des réseaux pluridisciplinaires.

Il faut par ailleurs maintenir les efforts pour encourager toujours plus de jeunes filles à se lancer dans des parcours ingénieurs et des métiers scientifiques et techniques. Sur ce plan, nous disposons encore d’indéniables marges de progrès et je participe moi-même à faire la promotion de ces parcours auprès de jeunes collégiennes et lycéennes. À cet égard, le documentaire “IngénieurEs” réalisé à l’initiative de la Fondation Mines de Paris est un excellent outil pour susciter des vocations féminines.

Qu’auriez aimé apprendre à l’École?

Le monde d’aujourd’hui est tellement différent de celui d’il y a 30 ans ! Pour autant, un sujet émergeait déjà à l’époque et n’était que peu, voire pas du tout, pris en compte dans nos parcours étudiants : celui du développement durable. Il est à mon sens crucial de sensibiliser les jeunes ingénieurs à la construction d’un monde soutenable pour les générations futures, pour qu’ils ne s’opposent pas aux secteurs industriels — dont la crise Covid a d’ailleurs montré l’aspect essentiel en termes de souveraineté —, mais qu’ils viennent prendre part à cette bataille de la décarbonation au sein même de nos entreprises.

Quel message voudriez adresser aux Mineurs qui s’intéresseraient au secteur aérien?

Le transport aérien est au cœur de nombreuses transformations : économiques bien sûr, suite à cette crise dont on ne voit toujours pas la fin dans notre secteur, mais aussi technologiques et surtout environnementales. Le défi est de taille et les compagnies, les constructeurs ou les régulateurs ont besoin de personnes engagées pour trouver les bonnes solutions. Il faut changer les choses dans les entreprises et plus que jamais, notre industrie a besoin de talents… comme ceux des Mineurs.

Auteur

Diplômé des Mines de Paris en 70 il poursuit un PhD en Computer Sciences à l’Université de Stanford USA, diplôme obtenu en 1973. Il a travaillé essentiellement dans l’Industrie : 10 ans chez Miche- lin et 10 ans comme Directeur General d’une PME de biens d’équipements. Expert du Lean Management et de la conduite du changement, il aide les entreprises dans leur transformation. Ses centres d’intérêt sont l’énergie et l’éducation. Il est VP de MINES ParisTech Alumni et du club Mines Énergie. Voir les 6 autres publications de l'auteur

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