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18 mars 2020
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Intermines
Essai sur le don, de Marcel Mauss

Marcel Mauss fut l’un des fondateurs de l’anthropologie sociale. Son « Essai sur le don » publié en 1925 est son œuvre phare, qui fait entrer le concept de « potlatch » amérindien dans la culture occidentale.

Il décrit comment des échanges sont envisageables dans un cadre non marchand, des prestations entre individus hors marché. Il dévoile l’existence de règles sociales au cœur des actions individuelles volontaires. Le schéma de « l’homo economicus » qui agit pour son propre intérêt n’est pas le seul modèle.
Marcel Mauss s’efforce de comprendre pourquoi, dans certaines sociétés archaïques, le cadeau reçu est obligatoirement rendu.

Le marché est un phénomène humain présent dans toutes les sociétés connues. Mais ce système de transactions n’est pas le seul. Le don s’inscrit dans un schéma différent, apparemment libre et gratuit et pourtant contraint et intéressé.

De quoi s’agit-il ? Quelle est la règle de droit et d’intérêt qui, dans les sociétés archaïques, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force contient la chose donnée qui fait que le donataire la rend ?

 

Marcel Mauss fait ressortir que ce sont des principes de rivalité et d’antagonisme qui dominent toutes ces pratiques étayant un système de dons contractuels.

Une des idées maîtresses du droit maori par exemple est la suivante : ce qui, dans le cadeau reçu, oblige, c’est que la chose reçue n’est pas inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore quelque chose de lui. Présenter quelque chose à quelqu'un, c’est présenter quelque chose de soi.
Et donc accepter quelque chose de quelqu'un, c’est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme.

Ainsi, tout va et vient comme s’il y avait un échange constant, spirituel, impliquant les choses et les personnes. C’est ce mécanisme spirituel qui oblige à rendre le présent reçu.

Cela vaut pour les hommes mais aussi pour les dieux : ce sont ces derniers les véritables propriétaires des biens du monde. 

D'où les sacrifices en leur honneur qui constituent une donation qui, telle est la croyance, sera nécessairement rendue aux hommes. Toutes les formes de « potlatch » nord-ouest américains et nord-est asiatiques connaissent ce thème de la destruction sacrificielle.

Ce système de prestations total comporte donc une triple obligation : obligation de donner, obligation de recevoir puis obligation de rendre. Dans certaines sociétés archaïques, refuser de donner comme refuser de prendre, voire négliger d’inviter, équivaut à déclarer la guerre !

Personne n’est libre de refuser un présent offert. Or l’accepter, c’est s’engager.
Tous s’efforcent de se surpasser en générosité et une vraie rivalité s’installe. Sous couvert de liberté (de donner) et de grandeur, ce sont en réalité des mécanismes d’obligation qui jouent.

Certains langages papous ou mélanésiens n’ont qu’un seul terme pour désigner l’achat et la vente, le prêt et l’emprunt. Ces opérations antithétiques sont désignées par le même mot ! Ces hommes n’ont l’idée ni de la vente ni du prêt et cependant réalisent des opérations juridiques et économiques qui ont même fonction.
Une partie de l’humanité, relativement riche, créatrice de surplus importants, a su et sait échanger des choses considérables, sous d’autres formes et pour d’autres raisons que celles que nous connaissons aujourd'hui en Occident.

Ainsi dans le Nord-Ouest américain, le « potlatch » est au cœur d’un système de dons échangés.
La vie matérielle et morale, l’échange, y fonctionnent sous une forme désintéressée et obligatoire en même temps. La notion d’honneur apparaît : le prestige d’un chef et de son clan sont liés à la qualité du don et, plus encore, à la capacité à rendre usurairement les dons acceptés, de façon à transformer en obligés ceux qui vous ont obligés.
Dans les choses échangées au « potlatch », il y a une sorte de vertu qui force les dons à circuler, à être donnés et à être rendus. On perd la face si on ne rend pas ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes. On communique et on s’oppose dans un gigantesque commerce et un constant tournoi. Une sorte de « lutte de richesses » ! Dans certain « potlatch », on doit même dépenser tout ce que l’on a et ne rien garder.

On retrouve des comportements apparentés dans l’ancienne Gaule ou en Germanie ou encore dans certain festins d’étudiants, de troupiers ou de paysans où l’on s’engage à avaler des quantités de vivres considérables pour « faire honneur » à celui qui vous invite.

Dans le droit hindou classique, la « loi du don » dépasse le cadre terrestre : la chose donnée produit sa récompense dans cette vie mais aussi dans l’autre. Il est de la nature de la nourriture par exemple d’être partagée.
La richesse est faite pour être donnée et l’avarice interrompt le cercle de droit, des mérites, des nourritures renaissant perpétuellement les unes des autres.

La civilisation germanique elle aussi a longtemps été sans marché, s’appuyant sur la force du lien qui oblige.
Par exemple lors de baptêmes, de fiançailles, de mariages, les invités offrent des cadeaux dont la valeur excède largement les frais de la noce. Il n’y a pas que celui qui donne qui s’engage ; celui qui reçoit se lie aussi.
Ce qui explique le double sens du mot « gift » dans les langues anglo-saxonnes, à la fois « don » et « poison ». Ce thème du don funeste, du cadeau qui se change en poison, est très présent dans le folklore germanique.

Pour Marcel Mauss, il est possible d’étendre ces observations à nos propres sociétés. Cette morale et cette économie fonctionnent encore dans nos sociétés contemporaines de façon sous-jacente.
Quand par exemple on rend l’invitation comme on rend la politesse. Ou bien quand des familles modestes, vivant chichement au jour le jour, se ruinent pour leurs hôtes à l’occasion de fêtes, de mariages ou autres cérémonies… Il s’agit d’être « grand seigneur » dans ces occasions.

Ce sont nos sociétés occidentales qui, récemment, ont imaginé l’homme en « animal économique ». L’anthropologie montre qu’il a longtemps été autre chose et qu’il n’est pas que cela.
Nous n’avons pas qu’une morale de marchand. Ce que Marcel Mauss nous apprend, c’est que ces rituels transactionnels ont toute leur place sur la « scène sociale », même contemporaine.

 

Olivier LEROY, Coach professionnel – cabinet "Version originale" anime régulièrement pour Intermines Carrières des ateliers des ateliers sur le réseau et notamment "Apprivoisez le téléphone pour développer vos contacts réseau"


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